
Il y a des trajectoires qui défient toute logique de recrutement traditionnel. Maxence LeBlanc en est l’incarnation parfaite. Natif de Saint-Bruno-de-Montarville, sur la Rive-Sud de Montréal, cet ailier rapproché de 6’4" et 242 livres évolue aujourd’hui au sein du programme le plus médiatisé du football universitaire américain : les Buckeyes d’Ohio State. Mais derrière le prestige du Horseshoe se cache une histoire de conversion tardive, de pari familial et de développement patient — la sorte d’histoire que les vrais amateurs de college football apprécient précisément parce qu’elle échappe aux raccourcis.
Un athlète qui n’a pas grandi avec le football
Pour comprendre LeBlanc, il faut d’abord comprendre d’où il vient. Son père, Sébastien LeBlanc, n’était pas un joueur de football : c’était une figure du tennis canadien dans les années 1990, triple lauréat en Grand Chelem junior et représentant du Canada en Coupe Davis entre 1994 et 1997. Le sport de haut niveau était inscrit dans l’ADN familial — mais pointait dans une tout autre direction.
La famille est également un modèle de polyvalence athlétique. LeBlanc a trois frères et sœurs qui évoluent tous au niveau universitaire : un frère joueur de tennis à l’Université du Kentucky, un autre décathlète à High Point University, et une sœur joueuse de tennis à l’Université de Portland. Dans cette maison, le sport d’élite n’est pas une exception — c’est la norme.
Maxence grandit avec une raquette. Puis, à l’aube de l’adolescence, quelque chose change. Il réalise qu’il est fondamentalement un joueur d’équipe, un compétiteur qui s’épanouit dans le collectif et dans la complexité d’un vestiaire. Il tourne la page du tennis et se tourne vers le football, un sport qu’il commence à pratiquer de manière organisée à un âge où la plupart de ses futurs adversaires en Big Ten avaient déjà derrière eux cinq ou six ans de travel ball et de camps de recrutement.
Le retard est réel. Mais il n’est pas rédhibitoire.
Baylor School : le laboratoire de la transformation
En 2022, ses parents prennent une décision qui changera la trajectoire de Maxence : ils l’inscrivent à la Baylor School, un établissement privé réputé de Chattanooga, au Tennessee. C’est un pari calculé. L’école combine l’excellence académique à un programme athlétique sérieux, et surtout, elle permet à LeBlanc de se frotter à un niveau de jeu nettement supérieur à ce qu’offre le circuit québécois.
Le choc est immédiat — et révélateur. Sous la direction de l’entraîneur Erik Kimrey, ancien assistant dans la SEC, LeBlanc se révèle être un athlète d’une maturité technique inattendue pour quelqu’un de si peu expérimenté. En junior, il récolte 39 réceptions pour 695 verges et 3 touchés. En senior, il explose littéralement : 49 réceptions, 884 verges et 10 touchés, propulsant les Red Raiders jusqu’au championnat d’État de la division DII-AA du Tennessee.
Kimrey ne tardera pas à le dire publiquement : « La première fois qu’on le voit, il impressionne par sa stature. Ses mains sont de taille extraordinaire. Une fois qu’il se met à courir, on voit la fluidité de ses mouvements et la façon naturelle dont il attrape le ballon. » (source : Eleven Warriors, décembre 2023)
Ce qui frappe aussi Kimrey, c’est l’éthique de travail de son joueur : dans un vestiaire rempli de prospects chevronnés, LeBlanc est systématiquement décrit comme le travailleur le plus acharné de l’équipe. Quand un entraîneur avec un passé dans la SEC dit ça d’un joueur qui a commencé le football à 13 ans, les programmes d’élite prennent note.
Le recrutement : quand Ohio State dégaine en premier
Plus de 30 universités se manifestent. Alabama, Florida State, Michigan, Penn State, Tennessee, Oklahoma, Miami, Colorado — la liste est longue et impressionnante. C’est Keenan Bailey, coordinateur des ailiers rapprochés d’Ohio State, qui presse la gâchette en premier parmi l’élite, le 24 janvier 2023.
LeBlanc visite Columbus le 30 mars. Deux semaines plus tard, lors du Spring Game des Buckeyes — un événement qui attire plus de 80 000 personnes au Ohio Stadium — il annonce son engagement. La décision est nette. Ohio State lui offre non seulement une bourse complète, mais surtout un programme de développement des ailiers rapprochés parmi les meilleurs du pays, alimenté par une filière NFL bien établie.
Au classement composite de 247Sports pour la cohorte 2024, LeBlanc est évalué comme le 14e ailier rapproché et le 258e prospect national. Ce n’est pas un ranking de joueur cinq étoiles — personne n’allait apposer ce label sur un gars sorti de nulle part au Tennessee après deux saisons de prep football. Mais pour les analystes qui comprennent le football, le profil est fascinant précisément parce qu’il est inexploité. Le plafond est indéterminé, et c’est exactement le type de pari qu’un staff de calibre Ohio State est capable de faire.

Le 20 décembre 2023, il signe officiellement sa Letter of Intent. Son père Sébastien résume l’instant avec une sobriété qui en dit long : « C’est une fierté. Il a travaillé fort. C’est fou tout ce qu’il a vécu. » (source : Radio-Canada, décembre 2023)
2024 : freshman, redshirt et une bague de champion
L’arrivée à Columbus en tant que freshman confirme ce que tout le monde savait : LeBlanc est un projet à moyen terme dans un environnement à court terme. Ohio State ne rebâtit pas — Ohio State gagne. Le programme n’a pas de temps à perdre sur des joueurs qui ne sont pas prêts. Mais il a la profondeur de roster pour développer des talents à long terme en parallèle.
LeBlanc prend son redshirt en 2024. Il voit néanmoins du temps de jeu dans quatre matchs — le maximum permis par la NCAA sans brûler son année d’éligibilité — contre Western Michigan, Purdue et Northwestern en saison régulière, puis en demi-finale du College Football Playoff contre Tennessee, l’État où il avait bâti sa réputation au secondaire.
La saison se conclut de la plus haute des façons : Ohio State remporte le championnat national du CFP. LeBlanc est champion en tant que freshman. Pour le football québécois, c’est un signal fort.
2025 : sophomore et embouteillage de talent
En sophomore, LeBlanc n’accumule aucune statistique offensive au cours de la saison régulière. Sa seule apparition confirmée en match est la demi-finale du College Football Playoff du 31 décembre 2025, contre Miami (FL) à l’AT&T Stadium de Dallas — un match qu’Ohio State perd 14-24, mettant fin abruptement à la défense du titre des champions en titre. LeBlanc est sur le terrain, mais sans toucher au ballon : zéro réception, zéro statistique enregistrée. Sa contribution se limite aux snaps de blocage, dans l’ombre des vétérans qui monopolisent les rôles actifs.
C’est la réalité structurelle des grands programmes. À Ohio State, la profondeur à l’ailier rapproché est considérable en 2025 : Max Klare, recruté au portail de transfert la saison précédente en provenance de Purdue, s’impose comme la pièce maîtresse du groupe, flanqué de Kacmarek et de Christian. LeBlanc doit patienter derrière des joueurs plus expérimentés. Ce n’est pas un commentaire sur sa valeur : c’est une réalité mathématique propre aux grands programmes.
Ce qui importe, c’est qu’il était présent sur le terrain dans un match de playoffs de haut niveau en tant que sophomore. Pour un joueur qui n’avait jamais touché un ballon de football avant ses 13 ans, habiller une demi-finale du CFP dans l’uniforme d’Ohio State représente une étape en soi.
Kimrey l’avait anticipé dès mai 2024 avec une franchise désarmante : « Ce dont il a besoin, c’est de ce que tout joueur de 17 à 19 ans a besoin en football de grande conférence : un peu de temps et de force physique. Mais il fait toutes les petites choses correctement. » (source : Eleven Warriors, mai 2024) En 2025, ce temps de maturation se poursuit.

Ce que le futur réserve : 2026 et au-delà
Le paysage change radicalement pour 2026. Kacmarek a épuisé son éligibilité. Klare s’est déclaré à la NFL Draft. Thurman a quitté pour le portail de transfert, choisissant UNC. La chambre des ailiers rapprochés se reconstruit en profondeur, avec l’arrivée de deux transferts expérimentés : Mason Williams, ex-Ohio University et récipiendaire du premier team All-MAC 2025, et Hunter Welcing, septième année senior en provenance de Northwestern, où il avait connu une saison de percée avec 28 réceptions pour 296 verges et 2 touchés.
LeBlanc arrive en junior dans ce contexte de restructuration. Deux années d’entraînement dans un environnement Big Ten, un corps physiquement plus mature, et une room d’ailiers rapprochés qui n’est plus dominée par les mêmes joueurs établis — la fenêtre d’opportunité s’ouvre.
Les ailiers rapprochés sont les joueurs qui mettent typiquement le plus de temps à s’imposer en college football, même parmi les meilleurs prospects. La position exige une combinaison rare de puissance de blocage, de subtilité en route running et de maîtrise des systèmes offensifs complexes — des qualités qui se développent rarement avant la troisième ou quatrième année universitaire. Pour LeBlanc, 2026 correspond exactement à cette fenêtre.
Pour Maxence LeBlanc, la vraie histoire n’a pas encore commencé à s’écrire. Et c’est précisément ce qui la rend intéressante.
Sources : site officiel OhioStateBuckeyes.com, Radio-Canada (décembre 2023), Eleven Warriors (décembre 2023, mai 2024, janvier 2026), Land-Grant Holy Land (janvier 2026), The Lantern (janvier 2026), 247Sports.
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