
Armel Mukam incarne l’une des trajectoires les plus singulières du football universitaire américain. Originaire de La Prairie, au Québec, ce joueur de ligne défensive de 6 pieds 3 pouces et 305 livres évolue maintenant avec le prestigieux programme Fighting Irish de Notre Dame. Son parcours, marqué par une transition audacieuse du hockey vers le football, illustre la détermination d’un athlète prêt à tout quitter pour réaliser son rêve.
Des patins aux crampons : les débuts au Québec
Dans la région de Montréal, berceau de légendes du hockey comme Mario Lemieux et Maurice Richard, Armel Mukam a grandi avec des patins aux pieds. Pendant dix ans, il a évolué comme ailier droit au hockey mineur. Son équipe favorite était naturellement les Canadiens de Montréal, et Joel Armia comptait parmi ses joueurs préférés.
Les parents de Mukam, originaires du Cameroun et du Tchad, ont immigré au Québec où Armel est né. Dans ce contexte où le hockey règne en maître, le football américain n’occupait qu’une place marginale. Mais tout a basculé durant sa deuxième année de secondaire, lorsqu’un entraîneur de football, impressionné par sa stature physique, l’a sollicité pendant un mois entier par messages textes pour le convaincre de rejoindre son équipe.
Mukam a d’abord décliné, fidèle à son engagement envers le hockey et ses études. Ironiquement, il admettait même simuler des blessures pour éviter les entraînements de football et retourner jouer au hockey avec ses amis du quartier.
Le virage américain : Woodberry Forest
Conscient que les opportunités d’exposition au football universitaire étaient limitées au Canada, Mukam a pris une décision déterminante : quitter le Québec pour intégrer la Woodberry Forest School en Virginie. Cette école préparatoire privée, qui avait déjà produit des joueurs de Notre Dame comme C.J. Prosise, Greer Martini et Doug Randolph, allait devenir son tremplin.
Le changement fut radical. Ce jeune francophone qui n’avait joué que quelques matchs de football se retrouvait sur un campus de 12 000 acres, entouré de peu de civilisation, avec un seul objectif : perfectionner son jeu. Jackson Matteo, son entraîneur à Woodberry, se souvient de ses débuts : « La première fois que je l’ai vu affronter un joueur de ligne offensive, il était si rapide, fort et explosif que j’ai dû regarder deux fois. C’était difficile de croire qu’il était un joueur de hockey qui venait de commencer le football » (selon un article de 247Sports paru en août 2022).
Matteo comparait le moteur de Mukam à celui d’Ezekiel Ansah, l’ancien joueur de BYU originaire du Ghana devenu choix de première ronde dans la NFL. Le potentiel était là, mais tout restait à développer. En seulement six matchs de football à l’école secondaire, Mukam a accumulé cinq sacs du quart-arrière et dix plaqués pour perte.
Un recrutement qui fait tourner les têtes
L’ascension fulgurante de Mukam n’est pas passée inaperçue. Sa première offre universitaire est venue de William & Mary, un programme FCS. Ce moment a marqué un tournant psychologique : « C’était un moment important parce que toute ma vie, j’ai voulu aller au collège gratuitement et jouer au sport. Ce jour-là, quand il m’a appelé, je me suis dit : bon sang, j’ai réussi » (cité dans un article du South Bend Tribune de septembre 2022).
D’autres offres ont suivi, notamment de Virginia, Cal et Virginia Tech. En juin 2022, Mukam s’est engagé verbalement avec Stanford. Mais le 24 août 2022, il a retourné sa veste pour Notre Dame, et ce, sans même avoir visité le campus de South Bend auparavant. Sa première visite n’a eu lieu que trois mois plus tard.
Pourquoi Notre Dame? « Pour être honnête, Notre Dame a toujours été l’une de mes écoles de rêve. Notre Dame, c’est une éducation de premier ordre. L’opportunité de se battre pour un championnat national chaque année, c’est quelque chose qui m’attirait vraiment. C’est en Indiana. Il y a de la neige. Il y a du hockey. J’ai senti que Notre Dame me ressemblait plus. C’était plus Armel que Stanford » (selon 247Sports).

Les services de recrutement lui ont attribué trois étoiles de consensus, bien que 247Sports lui ait accordé quatre étoiles. Il était classé 51e joueur de ligne défensive au pays et 469e au classement général dans la promotion 2023.
Les attentes et la réalité : une progression en dents de scie
L’arrivée de Mukam à Notre Dame en 2023 s’accompagnait d’attentes modérées, compte tenu de son inexpérience. Sa première saison s’est déroulée principalement avec l’équipe d’entraînement (scout team), ne participant qu’à trois jeux contre Wake Forest. Mais c’est après cette saison recrue que les défis se sont multipliés.
En janvier 2024, Mukam a subi une déchirure du labrum de l’épaule gauche nécessitant une chirurgie. Cette blessure l’a tenu à l’écart pendant six mois et lui a fait rater le camp de printemps. « Évidemment, j’étais extrêmement frustré parce que je me sentais déjà en retard par rapport à tout le monde, et maintenant j’allais être absent pendant six mois à cause de la chirurgie. Cependant, j’ai profité de ce temps pour devenir plus fort, plus rapide et avoir la bonne nutrition. Je me suis fait la promesse de changer mon corps pour la prochaine saison… et je l’ai fait » (selon Woodberry Forest School).
Ce travail acharné a porté ses fruits d’une manière spectaculaire : Mukam est passé de 250 livres à son arrivée à plus de 300 livres.
La saison 2025 : des moments prometteurs
La saison 2025 représentait une opportunité pour Mukam de démontrer sa progression. Il a participé aux 12 matchs de la saison régulière, accumulant des statistiques modestes mais significatives compte tenu de son rôle de joueur de réserve :
- 5 plaqués (2 solos, 3 assistés)
- 1,5 plaqué pour perte
- 1 échappé forcé (contre Pittsburgh)
- 69 jeux défensifs (selon Pro Football Focus)
- 7 pressions sur le quart en carrière
- 4 pressions durant la saison 2025, dont deux contre Syracuse
Son meilleur match est survenu contre Navy, où il a enregistré le plus grand nombre de jeux de sa carrière. Selon les données de PFF, ses 69 jeux défensifs le plaçaient au sixième rang parmi les joueurs de ligne intérieure de l’équipe.
Les hauts et les bas de sa saison reflétaient sa position dans la hiérarchie : joueur de rotation derrière des vétérans établis comme Gabriel Rubio, Jared Dawson, Donovan Hinish et Jason Onye. Néanmoins, son potentiel n’est pas passé inaperçu au sein du programme.
Le portail des transferts : un aller-retour révélateur
Le 1er janvier 2026, Mukam a surpris en annonçant son intention d’entrer dans le portail des transferts NCAA. Cette décision survenait après trois saisons à Notre Dame où il n’avait joué que 135 jeux défensifs au total.
Plusieurs programmes ont manifesté leur intérêt, dont Rutgers, Syracuse, Colorado, Purdue, Nebraska, Georgia Tech, UCLA, Virginia, Cal, Oklahoma State, Michigan State, Minnesota, Auburn, Kentucky et Northwestern. Mukam a effectué des visites officielles à Georgia Tech (le 5 janvier) et Virginia.
Cependant, le 11 janvier 2026, après dix jours dans le portail, Mukam a fait volte-face et décidé de retirer son nom pour revenir à Notre Dame. Ce revirement, rare dans le programme irlandais, est survenu quelques jours seulement après l’embauche de Charlie Partridge comme nouvel entraîneur de la ligne défensive. Partridge, qui avait passé les deux dernières saisons avec les Colts d’Indianapolis dans la NFL, apportait une expertise reconnue et une réputation de développeur de talents.

Le regard des entraîneurs
Al Washington, qui a été l’entraîneur de ligne défensive de Mukam avant de passer aux secondeurs, a souvent parlé du potentiel du Québécois. En février 2024, il déclarait : « Vous voulez de la longueur, mais vous devez pouvoir ancrer. Vous recherchez un peu plus de puissance et de potentiel de croissance. Si vous voyez un jeune homme dans la gamme de 270 livres, vous voulez le projeter à 310 livres avec notre personnel de nutrition et de performance. Ce n’est pas une science exacte. C’est quelque chose que vous essayez d’identifier du mieux que vous pouvez en regardant leurs épaules et leurs hanches. Armel est un excellent exemple. Il est arrivé à 250. Maintenant, il pèse 300 livres. Il a bénéficié de notre plan de développement, et maintenant vous pouvez voir où il en est. Vous projetez vers l’avenir. Il était un ailier défensif au high school, et maintenant c’est un plaqueur/nose tackle pour nous » (cité par 247Sports en janvier 2026).
Washington ajoutait en août 2024 : « Il était joueur de hockey. Il avait comme deux ans de football. Il se blesse. L’homme, il a changé son corps et a vraiment embrassé le processus d’apprentissage. Il a encore du chemin à faire, mais bon sang, il a fait un travail incroyable » (selon Inside ND Sports).
Marcus Freeman, l’entraîneur-chef, a expliqué l’embauche de Charlie Partridge en des termes élogieux : « Vous entendez certaines des choses que J.J. Watt dit à propos de qui était Charlie Partridge quand il l’entraînait. Beaucoup de joueurs qu’il a entraînés, les choses qu’ils disent à son sujet m’ont dit que c’est le gars que je veux faire partie de cette équipe de football. Du point de vue des X et des O, il est aussi bon que quiconque avec qui j’ai été. Mais qui il est en tant que personne et développeur de jeunes hommes est ce qui a fait de lui le bon choix pour notre équipe » (selon Yahoo Sports en décembre 2025).
Avec Partridge désormais à la barre, et compte tenu des départs importants sur la ligne défensive intérieure (Rubio diplômé, Dawson diplômé, Hinish retraité), Mukam est positionné pour hériter d’un rôle accru en 2026.
Perspective professionnelle
Malgré une utilisation limitée jusqu’ici, plusieurs observateurs autour du programme croient qu’il possède l’un des plafonds les plus élevés de toute la ligne défensive, pas seulement parmi les joueurs intérieurs.
Avec deux années d’éligibilité restantes et l’arrivée de Partridge, dont la feuille de route inclut le développement de quatre joueurs de ligne défensive repêchés dans la NFL lors de son passage à Pittsburgh (dont Calijah Kancey au premier tour en 2023), Mukam dispose d’une fenêtre pour démontrer son potentiel. Son gabarit (6’3", 305 lb), sa capacité athlétique et son moteur inlassable demeurent des atouts pour une future carrière professionnelle, à condition qu’il continue de progresser techniquement.
Conclusion
L’histoire d’Armel Mukam demeure en écriture. De joueur de hockey à La Prairie à ligne défensive chez les Fighting Irish, son parcours illustre la puissance de la détermination et de l’adaptabilité. Sa décision de revenir à Notre Dame après son bref passage dans le portail témoigne de sa confiance envers le nouveau staff et son désir de contribuer à un programme d’élite.
La saison 2026 représentera un test crucial. Avec davantage d’opportunités et sous la tutelle de Charlie Partridge, Mukam aura la chance de prouver que le pari qu’il a fait en quittant le Québec il y a quelques années n’était que le début d’une histoire beaucoup plus grande.
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