
25 novembre 1995 — Dans l’histoire centenaire de la rivalité Michigan-Ohio State, certains matchs transcendent le simple cadre sportif pour devenir légende. Ce samedi-là, devant 106 288 spectateurs médusés au Michigan Stadium (Big House), un porteur de ballon originaire de Longueuil allait graver son nom dans le marbre du football universitaire américain.
Une rivalité enracinée dans l’histoire
Pour comprendre l’ampleur de ce qui s’est produit ce jour-là, il faut d’abord saisir l’intensité de cette confrontation que les puristes nomment simplement « The Game ». Cette rivalité plonge ses racines bien au-delà du football, remontant jusqu’à la guerre de Toledo de 1835-1836, un conflit territorial entre le Michigan et l’Ohio. Bien que cette « guerre » n’ait fait qu’une seule victime — un shérif blessé au couteau — elle a laissé un héritage de fierté régionale qui s’est transformé en une animosité sportive légendaire.
Depuis leur premier affrontement en 1897, ces deux programmes figurent parmi les plus prestigieux du football universitaire. Ensemble, ils totalisent 19 championnats nationaux et ont façonné des générations de joueurs qui ont marqué la NFL. Quand Michigan et Ohio State s’affrontent, ce n’est jamais qu’un simple match — c’est une bataille pour la suprématie du Midwest, pour les championnats de conférence, et surtout, pour les droits de vantardise qui dureront toute une année.
Le contexte de novembre 1995
Les Buckeyes arrivaient à Ann Arbor avec une fiche parfaite de 11-0, classés deuxième au pays. Menés par Eddie George, futur gagnant du trophée Heisman, ils nourrissaient des rêves de championnat national et de Rose Bowl. L’enthousiasme était tel que le receveur Terry Glenn avait déclaré aux médias que Michigan n’était « rien du tout ».
Michigan, de son côté, traversait une saison difficile avec un dossier de 8-3. Les Wolverines avaient perdu des matchs serrés contre Northwestern, Michigan State et Penn State — des défaites qui avaient anéanti leurs espoirs de championnat. Pour plusieurs, cette équipe n’avait rien à jouer. Mais ils avaient sous-estimé un facteur crucial : dans cette rivalité, les bilans ne comptent pas. Comme le rappelait l’entraîneur de l’époque, Bo Schembechler avait bâti sa légende sur une philosophie simple — on vient à Michigan pour battre Ohio State.
L’ascension d’un immigrant
Tshimanga Biakabutuka était né en 1974 à Kinshasa, dans l’ancien Zaïre. À l’âge de quatre ans, sa famille avait immigré au Canada, s’installant dans la région de Montréal où elle vit toujours. C’est à Longueuil que le jeune Tim a découvert le football américain — relativement tard pour les standards du sport — lorsque son école secondaire a formé une équipe.
Son talent brut était indéniable, mais c’est au Cégep Vanier, à Saint-Laurent, que « Touchdown Tim » est vraiment né. Ses performances explosives lui ont valu ce surnom qui allait le suivre jusqu’à l’Université du Michigan, où il a obtenu une bourse complète en 1993. Devenu le premier Zaïrois à jouer dans la NFL, Biakabutuka incarne cette histoire d’immigration qui enrichit le sport nord-américain.
Trois années chez les Wolverines
À Michigan, Biakabutuka a d’abord dû faire ses preuves derrière des porteurs établis. En 1993, comme recrue, il servait de substitut à Tyrone Wheatley et Ricky Powers, bien qu’il ait démontré son potentiel avec une performance de 140 verges contre Purdue. En 1994, il était toujours derrière Wheatley, mais accumulait 783 verges au sol avec quatre matchs de plus de 100 verges.
C’est en 1995 qu’il est devenu le partant à temps plein, et il n’a pas déçu. Avant même le match contre Ohio State, il avait déjà établi un nouveau record de programme pour les verges au sol en une saison, pulvérisant la marque de Jamie Morris avec 1 818 verges sur 303 courses — une moyenne impressionnante de 6,0 verges par course.
Le 25 novembre 1995 : un après-midi pour l’éternité
Ohio State contrôlait le ballon. Michigan préparait son jeu. Et puis, la première course du match : 22 verges pour Biakabutuka. C’était un présage de ce qui allait suivre.
Ce qui s’est déroulé ensuite défie presque la crédibilité. Course après course, Biakabutuka déchirait la défense réputée des Buckeyes. La ligne offensive de Michigan ouvrait des brèches béantes — lui-même admettrait après le match n’avoir jamais vu de telles ouvertures, même au secondaire. Mais ce n’était pas uniquement une question de blocs : Biakabutuka démontrait une vision exceptionnelle, une capacité à changer de direction instantanément, et surtout, cette capacité frustrante pour Ohio State de se libérer des plaqués.
« Nous ne plaquions pas correctement, » admettra l’entraîneur John Cooper après le match, la déception évidente dans sa voix. Le secondeur Rob Kelly sera encore plus direct : « Nous n’avons pas plaqué. Je n’ai pas plaqué. Je m’excuse auprès des vétérans, je m’excuse auprès des partisans. C’était une disgrâce. »
À la mi-temps, Biakabutuka avait déjà accumulé 195 verges. Le rythme était implacable. Sur 37 courses, il traversait, contournait, et parfois pulvérisait la défense des Buckeyes pour totaliser 313 verges — la deuxième meilleure performance d’un seul match dans l’histoire de Michigan, derrière seulement les 347 verges de Ron Johnson contre Wisconsin en 1968. Plus significatif encore, c’était le total le plus élevé jamais enregistré contre Ohio State par un porteur de ballon.
Eddie George, ce futur gagnant du Heisman qui devait dominer ce match, a été complètement éclipsé avec ses 105 verges. Le receveur Charles Woodson, alors recrue, scellait la victoire avec deux interceptions cruciales, dont une en quatrième essai dans les dernières minutes.
Le pointage final de 31-23 ne reflétait pas vraiment la domination au sol de Michigan. Biakabutuka avait mené une attaque qui avait accumulé 381 verges terrestres contre une défense qui n’en avait permis en moyenne que 190 cette saison-là. Les rêves d’Ohio State s’effondraient — pas de Rose Bowl, pas de championnat national parfait, juste l’humiliation d’avoir été dominés physiquement dans leur propre jeu.
Pour Biakabutuka, cette performance lui valait non seulement une place dans l’histoire de Michigan, mais aussi une huitième place au scrutin du Heisman cette année-là.
La transition vers la NFL
Fort de sa saison record de 1995, Biakabutuka était une sélection naturelle de premier tour. Les Panthers de la Caroline l’ont choisi au huitième rang au total lors du repêchage de 1996, faisant de lui le premier joueur de la République démocratique du Congo à atteindre la NFL.
Son passage dans le football professionnel s’est avéré être l’histoire classique du « et si ». Les blessures ont constamment entravé sa carrière. Une déchirure du ligament croisé antérieur lors de sa saison recrue donnait le ton. Il n’a jamais joué plus de 12 matchs en une seule saison. Sur six ans, de 1996 à 2001, il a participé à 51 matchs, dont 35 comme partant, accumulant 2 530 verges au sol et 789 verges par réception pour 17 touchés.

Sa meilleure saison est venue en 1999, lorsqu’il a inscrit un record de franchise avec deux courses de plus de 60 verges pour des touchés dans un même match. Mais les blessures continuaient de s’accumuler : orteil de gazon, entorse haute de la cheville, et finalement, en 2001, une blessure catastrophique au pied qui mettrait fin à sa carrière. Les os et ligaments de son pied se sont complètement disloqués — une blessure si rare qu’il demeure le seul joueur de l’histoire de la NFL à l’avoir subie.
« En regardant mon pied, je savais que c’était la fin, » se souviendra-t-il dans une entrevue. Et ce le fut. À 27 ans, sa carrière dans la NFL prenait fin.
L’héritage d’un jour magique
Aujourd’hui installé à Matthews, en Caroline du Nord, Biakabutuka possède huit restaurants Bojangles à Augusta, en Géorgie. Sa famille est restée dans la région de Montréal, et ses neveux ont poursuivi une carrière au hockey (LHJMQ et NCAA).
Mais pour les amateurs de football universitaire, particulièrement ceux qui portent le maïs et le bleu de Michigan, Tim Biakabutuka sera toujours ce jeune homme de Longueuil qui, pendant un après-midi parfait de novembre, a défié toute logique et détruit les espoirs d’une équipe rivale qui semblait invincible.
Sa performance ce jour-là incarne tout ce qui rend « The Game » si spécial : l’imprévisibilité, la passion qui transcende les bilans, et ces moments où un individu s’élève au-dessus de tout pour graver son nom dans l’histoire. Trente ans plus tard, on parle encore de « Touchdown Tim » et de ses 313 verges. Dans une rivalité vieille de plus d’un siècle, remplie de moments légendaires, c’est là le véritable testament d’une performance extraordinaire.
Quand les gens demandent pourquoi Michigan-Ohio State est considéré comme la plus grande rivalité du football universitaire, il suffit de leur raconter l’histoire de ce Québécois qui, pendant quelques heures magiques, a dominé le jeu le plus important de sa vie.
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